Création Mondiale

Michel-Petrossian-300x200Interview de Michel Pétrossian

Question :
Pourquoi avez-vous accepté de composer une œuvre originale pour l’occasion ?

Réponse :
Trois raisons majeures, hormis les raisons évidentes de l’histoire personnelle.

L’onde de choc qui se préparait avant 1915 et qui a culminé alors s’en ressent encore aujourd’hui, et je dirais que par delà l’aspect politique et social extérieur c’est un choc des profondeurs, puisqu’il suscite d’innombrables questions à vocation universelle. Des questions sur l’identité, sur le mystère du mal, le mystère opaque comme l’appelait Paul Ricoeur, sur le rapport à l’autre qui n’est pas soi, sur la dimension spirituelle de la violence et de la justice…
Pour encaisser ce choc, pour négocier ces questions, il faut des exutoires puissants qui peuvent précisément nous déplacer et ouvrir à une nouveauté vie – écrire une œuvre nouvelle qui jugule des énergies variées est alors un privilège immense.

En même temps, dans l’esprit des organisateurs et de tous ceux qui portent le projet, il s’agit là d’un concert des vivants et non des survivants. C’est très important pour moi ! La conjugaison des énergies artistiques d’interprétation et de création pourront manifester la plénitude d’une culture aux ramifications multiples, et c’est en soi une affirmation d’espoir et de vie, une énergie positive qui annule de fait la visée ultime du génocide.

J’en profite ici pour signaler que pour unir la dimension interprétative et la dimension créationelle, il faut aussi l’entité organisationelle, sans laquelle l’événement même ne serait pas possible ! Je pense ici à l’UGAB qui a eu l’initiative du projet, qui est le commanditaire de l’œuvre et dont le dévouement des membres est admirable, eux qui gèrent un ensemble d’opérations complexes et pénibles au détriment de leur temps libre, voire de leur travail professionnel, pour faire aboutir le concert du Centenaire. Cet élan et cette consécration m’obligent et sont aussi parmi mes stimulations importantes pour œuvrer.

Les deux premières raisons de mon écriture peuvent donc être deux tentations : d’abord celle d’éviter la douleur et la souffrance, par peur du « déjà-vu » victimisant qui isole et qui peut passablement énerver ceux qui sont plus ou moins extérieurs aux événements de 1915. Mais une deuxième tentation c’est, une fois plongé dans la douleur, d’y rester, de se complaire, de trouver sa raison de vivre et de perpétuer la mort, paradoxalement, – de choisir pour la résidence « la vallée des ténèbres de la mort »…

Donc, mes deux premières raisons sont négocier la douleur et affirmer l’espoir.
La troisième raison d’écrire une œuvre, c’est de fonder une nécessité.
En effet, dans notre société l’Art – et la musique contemporaine en particulier,- occupe une place paradoxale. Sa présence est indéniable, mais sa raison d’être est sans cesse négociée, car sa nécessité peut être questionnée. L’Art doit-il être réservé à des élites suffisamment raffinées pour l’apprécier, ou doit-il perdre de ses exigences pour embrasser plus large et justifier son financement parfois lourd ? Est-il un lieu de divertissement ou d’investissement principalement? Chez les Anciens, en Grèce par exemple, l’Art avait des fonctions multiples, – sociale, philosophique, religieuse, scientifique, rituelle… – qui ne sont pas toujours apparentes aujourd’hui. Et l’on peut dire sans exagérer que dans la culture arménienne la musique est l’âme de la nation, dans sa composante spirituelle à valeur unique, comme dans le chant traditionnel, conservatoire vivant de la mémoire qui a préservé jusqu’aux échos de l’Arménie pré-chrétienne…
Certes l’Art nécessite de grands moyens pour se réaliser, et dans le cas de notre projet le concours de tous les partenaires est inestimable. Mais dans sa visée ultime l’Art doit procéder pour moi d’une sorte de nécessité plus globale que lui-même, et en dehors des considérations de type marketing. Il doit retrouver, j’ose le mot, une vocation prophétique : dire sur nous et sur le monde, à partir de la béance du mal éventuellement, quelque chose qui nous dépasse et qui nous révèle la beauté par surprise, comme une grâce inattendue.
A l’occasion du Centenaire, il y a manifestement une attente collective et multiple qui, pour moi, fonde cette nécessité et crée un moment historique unique.